La “thérapie sociale” de Charles Rojzman

Violence et racisme, violence et banlieue. Une réalité qu’on a souvent peur de regarder en face. Charles Rojzmann, psychothérapeute, propose une approche aussi globale que fondamentale du problème. Il développe une méthode qu’il appelle “thérapie sociale”, méthode qui entend recréer des relations, entre les habitants d’une part, les habitants et leurs institutions d’autre part.

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Charles Rojzman met en cause les institutions qui génèrent elles-mêmes la violence et l’exclusion. Depuis son plus jeune âge, l’enfant est plongé dans un système de com- pétition au sein duquel celui qui ne prend pas sa place est rejeté. En conséquence, et à plus ou moins long terme, la peur s’installe. Tout le monde a peur de perdre sa place et le réflexe consiste à se replier – voire à se recroqueviller sur soi. Ainsi, illusoirement, moins de contacts veut dire moins de peurs.

Voilà pour le fond. Plus concrètement, Rojzman relève que les violents et les racistes sont, comme on les désigne en thérapie familiale, les “malades”, soit les porteurs du symptôme. Car le mal est plus global. Plus la violence (urbaine ou autre) augmente, plus on assiste à une montée des tendances xénophobes et de l’engouement pour les partis d’extrême-droite. De même, plus les tendances fascisantes émergent, plus la violence augmente.

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Expliquer ces phénomènes par la crise économique et, subséquemment la montée du chômage, est un peu réducteur. La violence et le racisme sont le fait de personnes qui se sentent désécurisées, persécutées même. Et ces persécutions sont parfois bien réelles. Il y a effectivement des discriminations qui poussent les jeunes à se sentir rejetés, exclus, par la société dans laquelle ils vivent.

Du côté des racistes, poursuit Rojzman, la délinquance et les incivilités dont font preuve certains jeunes sont presque fatalement, selon les critères racistes, le fait d’étrangers. Mais là encore, on n’ose pas trop l’affirmer car ce serait, premièrement faire le jeu des partis xénophobes et, secondement, prendre le risque d’être voué à l’opprobre populaire. Il en résulte une autocensure débouchant sur des frustrations, donc le renforcement de ressentiments plus ou moins conscients.

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“Guérir l’individu, oui… Mais les institutions?”

 

La société actuelle fonctionne selon une conception pyramidale: en haut ceux qui savent, en bas ceux qui ne savent pas, avec une progression dans l’échelle. Le problème est qu’aujourd’hui, de par l’abondance d’informations, les enfants connaissent souvent plus de choses que leurs parents.

Il en va de même pour ceux des travailleurs sociaux (ou autres) qui œuvrent sur le terrain. Ils savent des choses que leurs supé- rieurs ne connaissent, voire ne soupçonnent même pas. Le système descendant ne fonctionne plus et on voit souvent des responsables donner des directives irréalistes qui aboutissent à des impasses.

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Même constat en ce qui concerne la classe politique. Elle se discrédite de plus en plus, l’abstentionnisme le démontre. Ce qui ne veut pas dire qu’il y a désintérêt, mais bien plutôt que les solutions apportées par les politiciens sont inadéquates. Toutes les institutions sont inadaptées et il convient d’entamer rapidement une transformation en profondeur. Mais comment dépasser une logique de compétition qui engendre tant de souffrances et des maladies sociales telles que la dépression, voire la paranoïa ?

Il convient de donner à celui qui souffre l’envie et la possibilité de changer les institutions. Et c’est là qu’intervient Charles Rojzman. Il a choisi d’opérer là où les gens souffrent le plus, donc là où il y a le plus de motivations au changement; c’est-à-dire dans les banlieues. Ici, souligne-t-il, les institutions sont tellement “au bout du rouleau” qu’elles acceptent de se remettre en question.

Lorsqu’il intervient, Rojzman met en place des systèmes démocratiques qui fonctionnent de manière montante. Cependant, il faut garder à l’esprit que le danger vient du fait que les gens vivent dans des milieux séparés. Les jeunes ne parlent ni aux adultes, ni aux institutions, sauf en cas de violences. Il n’y a plus d’échange d’informations. Il faut donc rétablir un dialogue démocratique au sein duquel on va passer de la position de victime à celle de personne responsable. Il ne s’agit pas de guérir l’individu, mais les institutions, à partir de projets issus de personnes.

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“On m’appelle quand on est dans l’impasse”

 

Comment mettre ce mécanisme de guéri- son en marche ? Dans la plupart des cas, Charles Rojzmann est appelé par des institutions qui se trouvent dans une impasse totale face aux jeunes. Dans un premier temps, il forme des groupes – dits de “coopération” – composés de gens du terrain (habitants, employés de services publics, etc.).

Auparavant, il prépare les responsables des institutions à cette démarche. Il fait convoquer, par l’organisme qui l’a appelé, les élus, le procureur, le commissaire de po- lice, etc. Puis, il tente de les convaincre du bien fondé de la démarche. Ces personnes jouiront d’une liberté de participation to- tale. Tous vont travailler ensemble à l’intérieur d’un cadre et, en se parlant, vont peu à peu élaborer des projets communs. Ces groupes de coopération fonctionnent durant six mois et entrent en interactions avec d’autres groupes d’habitants, de responsables politiques ou autres.

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Réhabiliter la politique

 
Il est capital de renforcer la démocratie car, dans le cas contraire, on arrivera à une dictature, soit d’extrême-droite, soit technocratique. Chacun va se retrouver dans son clan et voudra expulser l’autre. On entre alors dans une logique de guerre civile, y compris de la part de ceux qui luttent contre, par exemple, le Front National en France. Durant de nombreuses années, on a considéré le peuple comme immature et on l’a jeté dans les bras de l’extrême-droite. C’est une logique totalitaire qui touche tout le monde. Le travail de Rojzman consiste donc à favoriser la circulation de l’information, pas seulement verticalement, mais aussi transversalement. Il s’agit également de donner du pouvoir et de la confiance en soi à ceux qui n’en ont plus et qui ne s’expriment plus. Enfin, il faut apprendre à écouter.

Charles Rojzman écarte-t-il la dimension politique des conflits sociaux? A cette question, il répond que, bien au contraire, il essaie de la réintroduire dans les endroits où elle est discréditée, à la fois par les citoyens et par les représentants des institutions. En d’autres termes, il s’agit de réduire les dis- tances entre des groupes et permettre ainsi des actions collectives qui concernent la citéet qui aient un sens. Et c’est précisément la définition de la politique.

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